Calcutta, festival de l’existence humaine

Samedi 5 Aout 2017,

“Nous réalisons que ce que nous accomplissons n’est qu’une goutte dans l’océan. Mais si cette goutte n’existait pas dans l’océan, elle manquerait.” Mère Teresa

Presque quatre semaines que je suis arrivé en Inde, à Calcutta.

L’Inde c’est une grande claque dans la gueule. Celle qui te dit que la planète dans lequel tu vis est à des années lumières de ton petit monde. 1,3 milliards d’habitants, le pays à la densité de population la plus importante. Le pays va dépasser la Chine en terme de population à l’horizon 2030. Calcutta est la troisième ville du pays en terme d’habitants, la première en terme de pauvreté. quatorze millions d’habitants dont deux millions qui vivent dans la rue. Voilà pour les chiffres.

Ma première vision de l’extérieur en sortant de l’aéroport à 1h du matin ce mercredi 12 Juillet, c’est ces taxis jaunes tout droit sortis d’un film des années cinquante. Car oui, en Inde, on ne voyage pas dans l’espace, on voyage dans le temps. Les rues sont désertes, je traverse des quartiers délabrés, je vois plusieurs dizaines (voir centaines) de personnes dormant dans les rues sur le trajet me menant à mon auberge. Je crois traverser un bidonville… non non, je suis juste arrivé à destination : bienvenue à Calcutta.

Ces petits anges de la rue qui ont pour habitude d’accoster les touristes avec un « Hello ! Money ! » ou « Hello ! Chocolate ! »

J’ai choisi cette ville comme première étape pour m’y arrêter quelques semaines. Cet arrêt à ce moment précis n’est pas le fruit du hasard. Je dois retirer mon plâtre et commencer la rééducation de mon bras. J’ai donc choisi une ville où je pourrais mener un projet me tient à cœur : travailler pour une ONG locale et en apprendre plus sur les ONG de la ville en général. Calcutta semble être la ville idéale.

Le Victoria Memorial, un des principaux monuments de la ville

Dès mon premier jour, je m’active pour trouver un hôpital pour retirer mon plâtre, puis un centre de physiothérapie pour la rééducation. Que dire de l’hôpital? Un endroit bondé, une foule amassée atour de comptoirs pour récupérer un rendez-vous, une foule assise par terre attendant son tour, une chaleur étouffante, une cacophonie continue assourdissante… c’est un hôpital privé. J’aurais l’occasion plus tard de visiter des hôpitaux publics et c’est bien pire ! Les images sont choquantes et resteront gravées. Parmi elles, un homme agonise un bandage en sang sur ses yeux. Dès vieillards sous assistance respiratoire à même le sol dans la salle d’attente, et des brancards… partout : Là où un mètre carré est disponible, on y fout un brancard !

Je trouve aussi un centre de physiothérapie où j’irai tous les soirs à 19h : ma routine commence à s’organiser. Je loge quelques jours à l’auberge, puis chez Victor, un couchsurfer qui m’accueille en périphérie de Calcutta. Je découvre un quartier flambant neuf où des tours d’une quinzaine d’étages forment le paysage. Celles-ci ressemblent tristement aux cités françaises ou à ce que j’ai pu voir à Saint-Petersbourg : Aucune âme, du béton, du béton et encore du béton. Ces quartiers sont vus ici comme les quartiers chics de la ville, loin de la pollution urbaine. Je trouve ensuite un petit hôtel modeste plus au centre. Pour 200 roupies (3 euros) la nuit, j’ai une petite chambre avec toilettes et douches communes. La chambre est vieillotte, le mobilier date de l’époque des britanniques et la peinture s’écaille : Bienvenu à l’Hôtel Modern Lodge !

Calcutta, « c’est pas une ville facile », on m’avait prévenu, « attend toi à vivre quelque chose que tu n’as jamais vécu ailleurs »… tant mieux c’est ce que je veux ! Les premiers jours c’est mes cinq sens qui sont mis à l’épreuve. La ville m’accueille au petit matin par un brouhaha chaotique. Les voitures, motos, vélos, bus, rickshaw, et même poussettes s’entassent et offrent un concert de klaxon continu à donner la migraine. L’odorat n’est pas en reste et je ne compte plus le nombre de relents que j’ai eu tant les odeurs de pisse, de merde et de charognes sont étouffantes. Ici je découvre probablement la pire hygiène depuis le début de ce voyage. Les rues sont une décharge géante, les rats et chiens se mêlent à la population qui vit, mange, et dort dans ce tas d’ordures.

Bâtiment en décomposition sur fond d’embouteillage

Le marché des fleurs de Mallick Ghat

Le pont Howrah, un des symboles de la ville qui a été utilisé dans le film Lion

Je mettrais quelques jours à m’habituer à la pollution sonore, quelques semaines aux odeurs, mais je ne m’habituerai jamais à la vision de cette pauvreté extreme, si présente à Calcutta. L’exemple le plus frappant est ces porteurs de rickshaws, derniers hommes-chevaux de la planète, qui ressemblent souvent plus à des squelettes qu’à des être humains. Ils font des courses de plusieurs kilomètres pour une dizaine de roupies (15 centimes d’euros). Ils font parti de la caste des Dalit, ou intouchables, et vivent une vrai discrimination. Si l’intouchabilité été officiellement abolie, la réalité est bien loin. L’officiel est une notion très abstraite en Inde. Tout aussi officiellement, il n’y aurait aucun sans-abris à Calcutta… la politique de l’autruche règne en roi ici ! Par contre, brisons une des plus grosses idées reçues : malgré sa pauvreté, Calcutta est une ville qui reste assez sûre et je m’y sens en sécurité.

Le pont Howrah, avec un trafic impressionnant

D’un autre coté, j’en prend plein la vue tous les jours. Cette pagaille urbaine est belle à voir. Les bâtiments coloniaux britanniques en décomposition vous font voyager dans un autre monde. Les purifications hindou, en pleine rue ou dans les Ghat laissent toujours sans voix. Et que dire des femmes, belles et fières dans leurs saris colorés. Je découvre aussi des métiers dont je ne soupçonnais pas l’existence, un artisanat riche, et du mouvement, toujours !

Faiseur d’idoles hindoues

Je ne me lasse pas de la gastronomie locale et de son curry, épicé et délicieux, qu’il faut accompagner d’une bonne bouteille d’eau ou d’un Lassi pour apaiser le brasier de saveurs qui vous brûle la gorge. Je fonce d’abord tête baissée dans les échoppes de street-food, jusqu’à ce que mon corps me rappelle que je ne suis qu’un petit babtou à l’estomac occidental… Je commence à faire un peu plus attention à l’hygiène de certains endroits et c’est parfois hallucinant : même les chiens en tomberaient malades !

Quelques semaines avant arriver, j’ai contacté avec l’ONG Red Lorry Yellow Lorry pour proposer mes services de bénévole. Cette ONG attaque sur plusieurs fronts le problème des enfants sans abris et leurs proposent des ateliers orientés vers l’art. Ils m’expliquent qu’ils cherchent quelqu’un pour travailler avec eux sur un film documentaire. Ce film encadre Param et Raju, deux jeunes issus de quartiers défavorisés. Le but du documentaire est aussi de les former à devenir cameraman. Après un rapide entretien, je suis pris dans l’ONG et les ateliers peuvent commencer. Interviews dans la rues, interview programmés, repérages, séances montages et ateliers corrections vont devenir mon quotidien toutes les après-midi pour ces quatre prochaines semaines.

Silence, ça tourne !

Ayant ma matinée de libre et souhaitant m’engager un peu plus, je rejoins l’organisme Missionnaries of Charity. Cet organisme est l’œuvre de la mère Teresa qui l’a créé et y a consacrée sa vie. J’en apprends un peu plus sur cette femme extraordinaire qui représente ce qu’il y’a de meilleur chez l’être humain. La mère Teresa a consacré sa vie à Calcutta et à ceux qu’elle appelait « plus pauvre parmi les pauvres ». Depuis la création du mouroir historique de Kaligat dont le but est de permettre aux mourants de partir en paix, plusieurs autres centres ont ouvert leurs portes et on en compte aujourd’hui sept. Parmi eux, des dispensaires, des mouroirs, des maisons pour handicapés…

Tous ces endroits sont gérés par des soeurs de la congrégation de la mère Teresa. Je suis en admiration face au travail incroyable que fournissent ces femmes aux grands coeurs. Elles accueillent plusieurs dizaines de bénévoles venus des quatre coins du monde pour prêter main forte aux différents projets. La plupart sont catholiques et viennent spécialement pour ça, parfois avec leurs paroisses. Ils voient en ce voyage une sorte de pèlerinage. Pour ma part, j’y vois aussi une façon de redécouvrir cette religion sous un autre angle.

Je décide de m’engager à l’orphelinat de Daya Dan qui accueil des enfants en situation de handicap physique et mental. Cet activité va occuper mes matinées pendant trois semaines. À l’orphelinat, chaque enfant a une histoire, un handicap différent, et des besoins qui lui sont propres. J’apprends à connaitre ces enfants qui sont si contents de voir des étrangers s’occuper d’eux. Si j’ai eu du mal les premiers jours, me retenant parfois de fondre en larme devant eux, j’ai pu trouver en ces gamins la force de continuer. Leur spontanéité est émouvante, et au fil des jours, c’est plus de l’amour et de la joie de vivre que me transmettent ces enfants. Je fais ici la rencontre de la Soeur Sophia, qui est responsable de l’orphelinat. La Soeur Sophia c’est une main de fer dans un gant de cachemire. Elle s’occupe de chacun de ces enfants comme une mère et les connait tous sur le bout des doits. Elle m’apprend à m’occuper d’eux et à comprendre leurs besoins. Chaque moment passé en sa compagnie est d’une valeur inestimable. Un jour, pendant la messe matinale, elle prie pour Bumba, un enfant de l’orphelinat qui est à l’hôpital à cause d’une hépatite B chronique. À la fin de la prière, je la vois pleurer comme une mère pleurerait pour son fils. Je comprends ce jour là tout l’engagement affectif de cette femme pour s’occuper si bien de ces enfants.

« Notre mission est de les rendre plus forts, de les préparer à la vie extérieur » Soeur Sophia

À l’orphelinat, je m’occupe en particulier d’Akshur, un enfant de douze ans qui a été abandonné par sa famille une semaine avant mon arrivée. Akshur est handicapé mental et souffre d’hyperactivité. On ne sait pas grand chose sur lui, il ne dit que quelques mots en Hindi (La langue locale est le Bengali) et semble vraiment souffrir. Je n’ai pas envie de décrire comment se manifeste son handicap. Au lieu de ça je vais décrire mon ressenti : c’était dur, très dur ! J’avais en face de moi un enfant torturé qui se réfugiait dans la violence et les caprices. Lui donner de l’amour, un cadre et de la discipline : c’est ce que je me suis efforcé à faire. Je m’y suis donné corps et âme jusqu’à mon dernier jour. Je suis triste de quitter ce petit jeune homme qui m’a donné tant de fils à retordre. Malgré ça je suis serein : je sais que je le laisse entre de bonnes mains avec les soeurs, les travailleurs sociaux et les bénévoles qui font tous un travail formidable. Avant de partir la Soeur Sophia me dit : « Please pray for me and the children. When you will go to the mosque, please pray for us. I will also pray for you ». Une grande dame, je m’en souviendrais toute ma vie.

Il est temps de quitter ces enfants qui m’ont marqué par leur courage pendant ces trois semaines !

Avec la soeur Sophia, le jour de mon départ

Je fais aussi la visite d’une maison pour lépreux à quelques dizaines de kilomètres de Calcutta. Cette maladie n’est malheureusement pas éradiquée partout dans le monde et on la trouve encore en Inde. C’est un autre exemple du travail formidable accompli par Missionnaries of Charity qui s’occupe de ceux dont personne ne veut approcher. Cette maladie n’atteint pas seulement le corps de ces personnes, mais les contraints aussi à vivre en marge de la société. La structure leur permet d’avoir un travail et de vivre dignement. Un des volontaires ramène une guitare et un concert s’improvise, au plus grand bonheur des patients.

Lentrée du centre. Les photos à l’intérieur sont évidemment interdites

Les autres volontaires m’ont souvent demandé si ça ne me dérangeait pas, en tant que musulman, d’être entouré de soeurs et d’être dans un environnement catholique. Ma réponse est non évidemment ! D’abord, parce que ma motivation première est de contribuer à une action caritative et que la religion n’a jamais été un frein à ça. Mais surtout parce que j’estime que c’est aussi une chance que j’ai d’en apprendre plus au quotidien sur une autre religion que la mienne. Combien de conflits seraient évités si les gens apprenaient à mieux se connaitre. Je rêve d’un monde où chaque personne irait vivre quelques temps auprès d’une communauté différente. Ça permettrait de mettre un terme à cette ignorance qui est source de tant de peur et de haine. L’homme comprendrait enfin que son voisin n’est pas si différent de lui, qu’ils font tous les deux partie de la même espèce, que les valeurs de paix, d’amour, et de tolérance sont universelles.

Je fais aussi la rencontre de Tomas, un portugais qui a créé sa propre ONG pour venir en aide aux sans-abris. Pour cela, il distribue des moustiquaires, des toits en plastique, et des livres aux familles vivant dans la rue. L’air de rien, cette simple initiative répond à une grosse problématique pour ces personnes. En effet, la période qui suit la mousson est marquée par des épidémies de malaria et un moustiquaire peut faire la différence. Je l’aide au début à charger les rickshaws puis j’en viens petit à petit à participer aux tournées nocturnes dans Calcutta.

Chargement des 120 moustiquaires qui seront distribués pendant la nuit

Je prends de plus en plus conscience de ce que représente deux millions de sans abris entassés dans une ville. Les rencontres sont souvent émouvantes, comme cette petite fille d’une dizaine d’années qui s’excusait de sa mère visiblement ivre qui ne nous souhaitait pas la bienvenu. Ou de cet homme qui s’est mis à prier pour nous pendant qu’on faisait nos distributions. Une autre rencontre marquante est cette prostituée qui m’accueille avec un « Hello ! 500 roupies !  » (7 euros) alors que je descendais du rickshaw pour compter le nombre de familles qui dormaient dans cette rue. Je suis d’abord confus avant qu’elle ne commence à s’excuser et finit même par nous aider à compter les familles.

La petite fille au visage d’ange qui doit s’occuper de sa mère ivre

Une mère de famille qui s’occupe seule de ses deux enfants

Une des (trop) nombreuses familles qui dorment dans les rues

Je fais la rencontre d’Aladdin, de Massoum et de Ada, deux indiens et une espagnole impliqués dans le projet. Avec cette équipe, une vraie complicité s’est formée. Aladdin nous invite même à passer une nuit dans son village à deux heures de Calcutta. Là-bas, c’est le basique absolu. Il faut marcher une trentaine de minutes depuis la station de train dont une bonne partie dans la boue. Il faut puiser l’eau du puits et la petite cabane en terre dans laquelle vit Aladin, sa femme et son fils dispose d’une seule prise électrique et d’une lampe grésillante. Par contre le village est magnifique, la dépaysement de Calcutta est total et j’ai rarement vu de femmes aussi belles que dans cet endroit reculé.

« Comment venir chez moi? Tu vois le petit chemin plein de boue?… »

Distribution dans le village. Aladdin aux commandes !

Mon séjour à Calcutta se termine donc et j’embarque vers ma dernière aventure, non des moindres : La traversée de l’Inde en auto-stop. J’attaque demain matin pour l’Ouest du pays et j’ai une petite appréhension. L’Inde est malgré tout un pays difficile et le stop peut s’y avérer dangereux. Cette peur est bénéfique, elle me permettra d’être plus sur mes gardes et d’être préparé à toutes les éventualités. Je suis tout de même déterminé à relever ce beau défi qui se présente à moi. C’est parti !