Bornéo suite et fin : Traversée de l’île en auto-stop

Vendredi 7 Juillet 2017,

Je suis dans la voiture qui m’emmène à Kuching, capitale de la province Sud de Bornéo et plus grande ville de l’île. On se rapproche lentement de la dernière étape de ce périple en auto-stop qui aura duré près de trois semaines et couvert plus de 2400km.

Je démarre Lundi à 6h du matin avec comme objectif de la journée de rejoindre Brunei. Ce petit état, royaume du plus riche monarque du monde me fascine. Je veux rencontrer ses habitants, voir comment ils vivent et supportent la charia, instaurée dans le pays depuis 2014. Les quelques images que je vois sur internet donnent l’impression que ce pays sort d’un conte des milles et une nuit.

Mon premier conducteur est Zafran. Il m’accompagne quelques dizaines de kilomètres avant de m’inviter à prendre le petit déjeuner avec lui. Ne disant jamais non à un Cendol (glace locale au lait de coco), j’accepte avec joie et cela me permet d’en savoir un peu plus sur mon conducteur. Zafran fait parti de la communauté musulmane de Bornéo et le clame haut et fort. Zafran a un discours plutôt modéré comparé à d’autres. De part mes discussions avec mes différents hôtes et conducteurs, je comprends qu’il existe des tensions entre les communautés. Pour comprendre ces tensions, il faut remonter à 1957, date d’indépendance de Malaya, la partie péninsulaire de la Malaisie. Sabah et Sarawak, deux états de Bornéo prennent leurs indépendances en 1963 et rejoignent Malaya pour former la Malaisie. Depuis, c’est un parti unique musulman malais qui dirige le pays et les deux états de Bornéo se sentent laissés pour compte. L’état de Sarawak, à majorité chrétienne et poumon économique du pays grâce à ses ressources pétrolières et à l’industrie de l’huile de palme, demande son indépendance depuis quelques années.

En bas à gauche : Zafran. En haut : Une des rares femmes non accompagnée qui m’accepte dans sa voiture

D’un camp comme de l’autre, mes conducteurs ont parfois des opinions très tranchées, mélangeant politique, religions et origines. Face à ces discussions, j’essaye de comprendre, me forger ma propre idée et lorsque mon interlocuteur s’y prête, aller au débat. Cela n’est pas toujours chose facile face aux convictions les plus fermes. Surtout qu’il ne faut pas l’oublier, je ne suis qu’un invité sur le siège du passager… Si seulement ces personnes pouvaient apprendre à mieux connaître leurs voisins, cela réglerait beaucoup de choses !

Les conducteurs et les voitures s’enchaînent. Je suis content de voir qu’il est très facile de faire de l’auto-stop ici. Les locaux sont souvent surpris de voir un étranger qui tend le pouce sur le bord de la route, ce qui rend leur accueil encore plus chaleureux. Parmi mes rencontres, Houcine qui travaille pour le gouvernement dans la gestion des forets de Bornéo. Je brûle d’envie de débattre avec lui sur le sujet de la déforestation. J’essaye de ramener le sujet discrètement, mais à chaque fois Houcine bat en touche… Je change de stratégie et décide donc d’y aller franco, quitte à me retrouver sur le bord de la route. Je lance donc au milieu d’une conversation, l’air de rien : « What do you think about the palm oil industry in Bornéo? », Houcine : « I have no comment » … Au moins j’aurais tout tenté.

En haut à droite : Houcine

Depuis mes premières impressions, j’ai eu le temps de modérer mon opinion. Certes, la déforestation est un carnage. Notre planète y perd une de ses richesses les plus précieuses et il est difficile aujourd’hui d’estimer les dégâts. Mais qui suis-je dans mon fauteuil confortable d’occidental pour juger toutes ces personnes qui vivent de cette industrie? J’ai rencontré beaucoup de personnes qui m’expliquaient que l’huile de palme était le premier revenu de leur foyer. Ils voient un possible bannissement de l’huile comme une véritable catastrophe. Chacun se fera son avis, mais une solution durable doit être trouvée à ce problème, et ça ne passera pas par des mesures démago-écologiques.

« La voiture démarre en trombes, emportant avec elle mon sac-à-dos… »

Une autre péripétie va marquer cette traversée de l’île en stop. Alors que j’approche de Brunei, une voiture propose de me déposer quelques kilomètres plus loin. Dans la voiture, trois jeunes, dont un visiblement handicapé, ont l’air de bien s’amuser. Après quelques secondes, un d’eux commence à me demander de l’argent. Je leur explique mon défi de parcourir l’île sans dépenser un centime et voyant qu’ils sont déçus, je leur demande de me déposer au prochain croisement. Ils acceptent finalement de me déposer au niveau de la prochaine ville gratuitement mais je sens l’ambiance tendue. Ils n’arrêtent pas de me poser des questions d’argent et commentent mes réponses en malais… Quelque chose ne va pas je le sens. Arrivés à destination, à peine ai-je le temps de sortir de la voiture que celle-ci démarre en trombes, emportant avec elle mon sac-à-dos…

Mon premier reflex est de récupérer le numéro de la plaque d’immatriculation de la voiture. Avec ça ils ne pourront pas aller bien loin. L’adrénaline monte, je suis paniqué ! Si je garde toujours mes papiers et objets de valeurs sur moi, mon sac contient mon ordinateur et surtout toutes mes affaires pour les deux prochains mois. J’agite fort les bras au milieu de la route pour arrêter une voiture. Les secondes sont longues et les minutes interminables. Les voitures m’évitent jusqu’à ce que j’en force une de s’arrêter : « Help me ! I need to call the police now !! »… A peine le numéro appelé que je vois la voiture revenir sur son chemin : « It’s them !! Follow them ! » Me voilà dans la voiture d’un inconnu à poursuivre mes apprentis voleurs. Nous ayant probablement vus, ils s’arrêtent quelques mètres plus loin et me rendent mon sac. Je ne me laisse pas décourager par quelques plaisantins et reprends le stop aussitôt. Par contre cet avertissement me permettra d’être plus vigilant pour la suite : Carton jaune !

Faire du stop à l’aide d’un policier, c’est une première !

J’arrive bientôt au poste frontière avec Brunei. Mais ici surprise ! On me refuse l’entrée au pays ! Je n’ai pas de visa et plusieurs sites internet m’indiquaient ne pas en avoir besoin. Je me retrouve coincé au poste frontière, les seules routes allant du nord au sud de Bornéo passent par Brunei. Le douanier me pose des questions sur mon parcours, intrigué de voir un marocain qui fait du stop dans ce coin du monde. C’est là qu’il se met à faire du stop à ma place, demandant aux voitures de me déposer à la ville malaisienne la plus proche. Faire du stop à l’aide d’un policier, c’est une première !

Je me retrouve donc à Lawas à 20km de la frontière avec Brunei avec très peu de solutions. J’aurais bien tenté le bateau-stop, ou contourner Brunei via les champs de palmiers, mais j’apprends qu’il n’existe pas de route praticable et que très peu de voitures s’y aventurent. Il me faudrait au mieux trois jours pour faire le tour. Mon billet d’avion pour l’Inde arrivant bientôt, je décide de mettre entre parenthèses le stop les 80km séparant Lawas de Miri les deux villles frontalière avec Brunei. Je prends donc un vol local d’une quarantaine de minutes pour faire le trajet. Ça me permet de voir ce pays sous un autre angle…

Petit avion local : cinq personnes à bord, dont les deux pilotes…

La frontière entre la Malaisie et Brunei montre l’ampleur de la déforestation. À droite : Brunei n’a pas besoin de l’huile de palme pour survivre. À gauche les immenses plantations malaysiennes…

Le stop peut reprendre ! J’en profite pour prendre mon temps et visiter les parcs nationaux. Dans ces parcs, la jungle est préservée dans son état le plus naturel. J’ai l’impression à chaque fois de pénétrer un lieu sacré, royaume des animaux et des plantes sauvages. Je suis à l’affut de chaque bruit, de chaque branche qui casse qui signalerait la présence d’un animal.

Rassurant…

Chaque parc offre son lot de merveilles. À Niah, c’est les grottes s’étalant sur des kilomètres carrés sous la  montagne qui m’impressionnent. J’en profite aussi pour visiter un village traditionnel Iban. Ces villages s’organisent autours d’une longhouse, maison en longueur dépassant souvent la centaine de mètre de long qui accueille plusieurs familles du village. Le peuple Iban est surnommé « les chasseurs de têtes » pour leurs coutumes ancestrales sanguinaires. Cette tradition bannie depuis des siècles a été restaurée lors de la seconde guerre mondiale pour combattre les japonais.

Village local

La longhouse, le coeur du village peut s’étaler sur plus d’une centaine de mètres de long…

Je découvre que malheureusement cette longhouse a perdu de son authenticité. Une partie s’est transformée en guesthouse des plus commerciales. Les grosses voitures ont remplacé les chevaux et les adolescents sont accrochés à leurs smartphones. Cherchant un endroit pour la nuit, je demande aux villageois s’ils peuvent m’héberger. Tous me répondent que c’est possible à condition d’avoir l’approbation du chef du village. Ils me présentent donc au chef et je lui fais la présentation de mon parcours. Sa réponse me surprend : « You know, this place is my business. If you want to stay in the village you have to pay… ». Grosse déception surtout que j’avais plutôt bien sympathisé avec les villageois.

C’était mieux avant…

Comment reconnaitre un bon ou un mauvais pêcheur?

Au parc naturel de Similajau, c’est une autre expérience qui va me marquer. Alors que ce parc est réputé pour être un bon point d’observation de dauphins et tortues de mer, je me retrouves face à un tout autre animal… Je suis sur le retour du trek, un peu déçu car après quatre heures sous la chaleur et l’humidité tropicale, les dauphins ont décidé de que ce n’était pas leur journée. Ma tête est maintenant ailleurs, je penses à trouver une voiture pour continuer le stop et à mon hébergement pour la nuit. C’est là que je vois sur la plage un crocodile de trois mètres qui lézarde au soleil. Au moment où je m’y attendais le moins ! La nature et ses caprices n’aura jamais fini de me surprendre : C’est magique !

Je l’accoste?

Quand tu vois ce que la terre nous a donné…

… et ce que l’homme en a fait… l’écologie prend une nouvelle dimension !

Cette journée ne pouvait pas mieux se terminer … ou presque. Je reçois un message sur Couchsurfing de Marcel, qui accepte de m’héberger à Bintulu, à une vingtaine de kilomètres du parc. Marcel vient de la communauté des Iban et j’en apprends un peu plus sur l’histoire des chasseurs de têtes. Cette communauté est maintenant très bien intégrée dans la société mais reste très attachée à ses origines. Marcel accueille d’autres couchsurfers, dont Zhaki, un vietnamien qui voyage aussi en auto-stop.

Marcel au centre, Zhaki à droite : Avant d’entamer la dernière ligne droite

Le dernier conducteur nous emmenant à Kuching, pas très bavard…

Zhaki est un ancien courtier en bourse qui a troqué son costume et sa cravate pour un sac à dos. Il voyage depuis maintenant six mois et enchaîne les workaway dans des fermes traditionnelles . Sa connaissance de la bourse lui permet de continuer d’investir pendant qu’il voyage, et donc de financer son trajet. J’ai rarement rencontré de personne aussi intéressante que ce monsieur au grand coeur et au courage incroyable. Avec Zhaki, nous décidons de continuer ensemble jusqu’à Kuching ce matin. Après un arrêt à Sibu, ville sans grand charme mais avec un marché local important, nous entamons le stop pour Kuching. Il se fait de plus en plus tard et nous n’avons toujours pas de logement pour la nuit. Il est 21h et c’est finalement Edmung qui répond à notre demande de dernière minute : Nous ne dormirons pas dehors ce soir !

Mardi 11 Juillet 2017,

Nous arrivons chez Edmund vendredi tard dans la soirée. Il nous accueille comme de vieux amis et le courant passe bien. Après avoir vécu dix-sept ans en Australie, il décide de revenir au pays pour se lancer dans l’agriculture locale. Étant passionné par sa région, il connait tous les bons plans du moment et nous en fait profiter. Un festival important a lieu dans quelques jours et la ville est en ébullition.

Samedi, après avoir visité le parc naturel de Baco, nous retrouvons Edmund et ses amis pour une exposition et un film documentaire sur l’île et ses différentes tribus. On fait la rencontre de Monica, une brésilienne installée ici où elle donne des cours de yoga. Monica a aussi le virus du voyage, ses cours de yoga lui permettant de découvrir le monde. Nous nous reverrons pendant ma semaine à Kuching, ses récits de voyages sont un délice et son courage une belle source d’inspiration.

Parc national de Baco

Tarzan n’avait pas la même dégaine…

Plantes carnivores

Dimanche, nous essayons avec Zhaki de rejoindre une plage où les tortues de mer viennent pondre leurs oeufs. On nous promet une spectacle magique, on y croit ! Pour y accéder, nous devons nous rendre à Sematan, 120km plus loin, puis demander à un pêcheur de nous y emmener. Aucun ferry, ni de bateau touristique ne fait la navette. Malheureusement, la pluie se mêle à nos ambitions et aucun pêcheur ne veut sortir son bateau par ce temps. Il commence à se faire tard et trouver un bateau relève de l’impossible. Nous finissons par abandonner et trouvons une voiture pour Kuching avant qu’il ne commence à faire trop sombre. Cette expérience restera la plus frustrante de mon voyage, voir la pondaison de tortues de mer était quelque chose qui ne me passait même pas par la tête tellement ça semble irréelle.

Je monte donc dans l’avion qui m’emmène à Calcutta, en Inde, ou de nouvelles aventures m’attendent !

C’est l’heure du départ et je penses à toutes ces belles personnes rencontrées ces derniers jours. Si après plusieurs mois de voyage je me suis habitué aux « au revoir », certains sont plus difficiles que d’autres. Avec Monica nous nous promettons de rester en contact. Je salue aussi à Edmund et Zhaki, qui deviennent en ces quelques jours de véritables amis. Ces deux personnes sont de vrais sources d’inspiration de part leurs courage et leurs valeurs. Je monte donc dans l’avion qui m’emmène à Calcutta, en Inde, où de nouvelles aventures m’attendent !